{"id":1177,"date":"2016-09-28T15:30:57","date_gmt":"2016-09-28T13:30:57","guid":{"rendered":"https:\/\/tschernig-lorenzi.de\/?p=1177"},"modified":"2023-12-14T21:30:42","modified_gmt":"2023-12-14T20:30:42","slug":"demence-senile","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/tschernig-lorenzi.de\/fr\/altersdemenz\/","title":{"rendered":"D\u00e9mence s\u00e9nile : quand la t\u00eate est malade"},"content":{"rendered":"<p>Quand la t\u00eate est malade, on le sent. La vie et la capacit\u00e9 d'agir nous \u00e9chappent et cela rend de nombreuses personnes concern\u00e9es furieuses, agressives ou tristes. Mais souvent aussi tout cela \u00e0 la fois ! Un sacr\u00e9 chaos.<\/p>\n<p>La semaine derni\u00e8re, j'ai rendu visite \u00e0 mes parents. Une fois de plus, mon p\u00e8re, \u00e2g\u00e9 de 97 ans, m'a dit que sa t\u00eate \u00e9tait malade. Dans ces mots, on sentait clairement son impuissance. Cela m'a rendu triste. Et cette tristesse reste, m\u00eame si je ne suis plus avec lui. \u00c0 ces moments de conscience dans la maladie s'ajoutent ceux o\u00f9 il semble avoir totalement c\u00e9d\u00e9 \u00e0 la d\u00e9mence. Il voit des n\u0153uds d'autoroute l\u00e0 o\u00f9 il y a la mer ou des prairies. D'autres fois, il s'agit d'aider les masses affam\u00e9es avant qu'elles ne meurent de faim. Il les voit devant lui. Et non, il ne sert \u00e0 rien de lui dire qu'il n'y a personne qui meurt de faim, car IL les voit. IL fait m\u00eame des propositions pour pr\u00e9parer une soupe g\u00e9ante dans des pots de lavage, comme il en existait encore dans les ann\u00e9es cinquante. Il exhorte \u00e0 avertir le maire. Une autre fois, il s'agit du cheval, que nous n'avons JAMAIS eu, qui meurt de faim derri\u00e8re la maison. Ou encore de la cachette des armes...<\/p>\n<p>Oui, on peut le lire, mon p\u00e8re \u00e9tait dans un camp de travaux forc\u00e9s. En Slov\u00e9nie. Deux ans. Et personne, m\u00eame lui sans doute, ne pourra ressentir ce qu'il a v\u00e9cu exactement. M\u00eame s'il ne sait plus exactement quoi, o\u00f9 ou qui. Tout cela l'a tellement marqu\u00e9 que, dans ses mauvais jours - pourtant fr\u00e9quents -, il semble y \u00eatre \u00e0 nouveau, dans certains \u00e9pisodes d\u00e9lav\u00e9s de sa vie qui s'\u00e9coule.<\/p>\n<h3>Ce qui m'aide<\/h3>\n<p>Au d\u00e9but, il y a eu beaucoup de discussions qui ont mal tourn\u00e9, sur ce qui \u00e9tait vrai ou faux. On a vite compris \u00e0 quel point ces mises au point le bouleversaient. Cela nous aide, ma m\u00e8re et moi, de l'accompagner dans son voyage int\u00e9rieur. Lorsqu'il est inquiet, il s'agit simplement de le rassurer. Bien s\u00fbr, c'est un exercice d'\u00e9quilibre compliqu\u00e9, car il ne se laisse pas non plus prendre pour un imb\u00e9cile. Mais si le cheval a besoin de quelque chose, mon p\u00e8re doit avoir la certitude que ce cheval imaginaire l'obtiendra. M\u00eame la soupe est alors pr\u00e9par\u00e9e pour les affam\u00e9s ou les armes ont \u00e9t\u00e9 cach\u00e9es et s\u00e9curis\u00e9es. Les preuves de sabotage ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9truites, de sorte qu'aucun de ses camarades ne doit \u00eatre abattu ou pendu sur la place du march\u00e9...<\/p>\n<p>Sur sa maladie, je ne peux qu'imaginer ce qu'il a r\u00e9ellement v\u00e9cu et comment cela l'a profond\u00e9ment boulevers\u00e9. Il ne nous a jamais racont\u00e9 que quelques-unes de ses strat\u00e9gies de survie : apprendre la langue, communiquer, anticiper et sauver sa peau par tous les moyens !<\/p>\n<h3>Le h\u00e9ros oubli\u00e9<\/h3>\n<p>Avec ces lignes, les larmes me viennent. Je pense \u00e0 mon p\u00e8re. Il est vivant. Mais il n'est plus l\u00e0. Depuis des ann\u00e9es, mois apr\u00e8s mois, il s'enfonce de plus en plus dans la d\u00e9mence. Pourtant, c'\u00e9tait un h\u00e9ros. Il a surv\u00e9cu \u00e0 la captivit\u00e9 et a toujours parl\u00e9 de ces mois difficiles avec une certaine l\u00e9g\u00e8ret\u00e9. Attentat \u00e0 la bombe, ex\u00e9cution, sabotage, tentatives d'\u00e9vasion... tout cela \u00e9tait des r\u00e9cits de mon enfance qui lui correspondaient tout simplement. Jamais je ne me suis demand\u00e9 s'il \u00e9tait un h\u00e9ros. Car il ne se montrait pas comme tel.<\/p>\n<p>Aujourd'hui, je sais combien d'aptitudes il a d\u00fb d\u00e9ployer durant ces longs mois, loin de sa famille, pour survivre. Il a appris l'allemand en autodidacte et est ainsi devenu le seul \u00e0 pouvoir le faire, en tant qu'interpr\u00e8te. C'est pourquoi j'ai choisi l'allemand comme premi\u00e8re langue \u00e9trang\u00e8re. C'est pour cette raison que je voulais devenir traductrice\/interpr\u00e8te. C'est probablement pour cela que je vis aujourd'hui en Allemagne depuis 24 ans et que je suis mari\u00e9e \u00e0 un Allemand. Pour moi, \"l'Allemand\" a toujours \u00e9t\u00e9 un signe d'opportunit\u00e9s. C'est peut-\u00eatre justement pour cela qu'il est pour moi un h\u00e9ros, parce qu'il n'a JAMAIS \u00e9t\u00e9 hostile \u00e0 un peuple. M\u00eame pas \u00e0 celui sous l'occupation duquel il \u00e9tait prisonnier.<\/p>\n<p>Il est pour moi, en ce jour, une grande le\u00e7on : ne pas rendre un peuple globalement responsable de ce que des individus isol\u00e9s font ou ont fait.<\/p>\n<p>Je souhaite qu'il trouve la paix et qu'il puisse partir en paix. Et je souhaite aussi que, malgr\u00e9 ses moments d'agressivit\u00e9 et de col\u00e8re, il reste un h\u00e9ros \u00e0 mes yeux.<\/p>\n<p>Cordialement,<\/p>\n<p>Isabelle Tschernig-Lorenzi<\/p>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Quand la t\u00eate est malade, on le sent. La vie et la capacit\u00e9 d'agir nous \u00e9chappent et cela rend de nombreuses personnes concern\u00e9es furieuses, agressives ou tristes. 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